Allemagne: Un nouveau "crime d'honneur" scandalise l'Allemagne

Source: 
Le Monde
L'assassinat, dans une banlieue de Berlin, d'une jeune femme d'origine turque qui avait rompu avec les traditions familiales, après un mariage forcé, provoque une vague d'émotion et relance le débat sur l'intégration des minorités musulmanes.
Le 7 février, le cadavre d'une jeune femme de 23 ans, Hatun Sürücü, tuée de trois balles dans la tête, était retrouvé à Neukölln, un quartier d'immigrés du sud de Berlin. Après quelques jours d'enquête, la police arrêtait trois suspects : les propres frères de la victime, âgés de 18, 24 et 25 ans.
Ils sont accusés d'avoir tué leur soeur pour "préserver l'honneur" de la famille. Depuis, le débat sur l'intégration des minorités musulmanes et, sous-jacent, sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, fait de nouveau rage en Allemagne.

Hatun Sürücü était d'origine turque. Née en Allemagne de parents immigrés, elle avait été mariée de force, à 16 ans, avec un cousin demeuré au pays et qu'elle connaissait à peine. Renvoyée en Turquie, elle en était revenue, un an plus tard, avec dans les bras un petit garçon, laissant derrière elle un mari avec lequel elle ne s'était pas entendue. Ses parents l'avaient accueillie quelque temps. Puis elle avait trouvé une place dans un foyer pour mères mineures avant, enfin, d'emménager dans un appartement.

Hatun Sürücü avait repris ses études - elle venait de terminer une formation d'électricien - et avait peu à peu rompu avec les traditions familiales. Ses voisins ont déclaré aux enquêteurs qu'elle menait une active vie sociale. Sur l'une des photos publiées par la presse, elle apparaît tête nue, maquillée, portant un débardeur. Une autre la montre austère, boutonnée jusqu'au col, la tête enserrée dans le foulard qu'elle portait encore à son retour de Turquie. Entre les deux clichés, une révolution.

L'affaire a quitté la page des faits divers lorsque, dans le collège Thomas-Morus, voisin du lieu où l'assassinat a été perpétré, un professeur de 8e - l'équivalent de la classe de 4e dans le système français - a abordé le thème des crimes dits "d'honneur". "Elle n'a eu que ce qu'elle méritait", a lancé l'un des gamins. "Une pute qui cavalait comme une Allemande", a renchéri un autre.

Choqué, le principal du collège, Volker Steffens, a rédigé une lettre ouverte transmise à la presse. "Quelques élèves de notre école estiment le meurtre justifié, se faisant par là même complices de la haine et des agressions commises contre les femmes dont le comportement ne serait pas "convenable", y écrit-il. En justifiant le meurtre, en déclarant que la victime s'est comportée "comme une Allemande", en offensant et en provoquant des jeunes filles qui refusent le foulard ou vivent différemment, ces élèves nuisent à la paix qui doit régner dans notre école. Nous ne tolérerons pas cette haine dirigée contre la liberté, ce manque de respect à l'égard de son prochain."

POLICE DES MŒURS

Le collège, depuis, vit au rythme de la polémique et des réunions d'information. "La réaction de la presse aura au moins montré que cette histoire était importante", estime le principal, visiblement troublé par une médiatisation qu'il n'avait pas évaluée. Son établissement, dont 80 % des effectifs appartiennent à 44 nationalités différentes, est assez comparable à d'autres écoles de Neukölln. "Il y a de la drogue, du harcèlement, de la violence, mais on y étudie", dit-il. Il y a aussi une police des moeurs qui opère de facto et des parents d'origine musulmane qui exercent des pressions pour que leurs filles soient dispensées d'enseignement de biologie (matière qui comprend l'éducation sexuelle), de sport ou d'excursions scolaires.

Pris en tenaille entre la pression parentale, le manque de moyens juridiques et la détresse de l'enfant, les enseignants louvoient et, parfois, cèdent. "Pour les excursions, nous ne pouvons rien faire, explique M. Steffens ; pour la gymnastique, nous imposons l'activité ; pour la biologie..."

Plus question de capituler, a estimé, en substance, le président du Comité des parents du Land de Berlin, André Schindler, demandant que les parents signent désormais le règlement intérieur, sous peine d'exclusion de l'enfant. Les élus chrétiens-démocrates locaux exigent un enseignement religieux et civique obligatoire ; leurs homologues néocommunistes (PDS) et Verts veulent, eux, un enseignement spécifique qui souligne l'égalité des sexes. Depuis neuf ans, pourtant, l'école a développé un programme visant à favoriser l'intégration culturelle des jeunes élèves immigrés qui "donne des résultats", estime le directeur.

Le meurtre de Hatun Sürücü a aussi mis en lumière le "continent noir" que constituent les mariages forcés -"50 % de tous les mariages dans la communauté turque", estime Necla Kelek, une universitaire, auteure d'un livre sur la question - et les "crimes d'honneur" qui en sont parfois la conséquence.

Alors qu'aucune statistique fiable ne permet de mesurer l'ampleur réelle du phénomène, une avocate d'origine turque, interrogée par le quotidien Berliner Zeitung, estime que le chiffre des crimes "augmente". Marius Fiedler, chef de la prison pour jeunes de Plötzensee, établissement qui recueille les adolescents impliqués dans de tels crimes, évalue leur nombre à cinq depuis octobre 2004 ; d'autres parlent de six, voire, comme la chaîne de télévision ARD dans une récente enquête, de dix depuis l'été 2004.

Selon les animateurs de Papatya, programme du gouvernement de Berlin qui vient en aide aux jeunes filles et aux femmes immigrées en difficulté avec leur famille, il y aurait eu en Allemagne, depuis 1996, 46 "crimes d'honneur".

Georges Marion
ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 08.03.05