Turquie: Meurtres en famille

Source: 
Le Monde
Semsiye, lapidée par ses proches; Sevide, tuée de deux balles par la famille de son mari; Elif, pendue par sa propre mère: dans le Sud-Est anatolien, les femmes paient encore un lourd tribut à l'honneur.
De Semsiye Allak, 35 ans, morte le 7 juin, il ne reste qu'une photo prise à l'hôpital pour sa carte d'identité : ses yeux sont fermés, son crâne récemment rasé pour une opération cérébrale est couvert d'un fin duvet, et des tubes sortent de ses narines. Lapidée par ses proches, le 20 novembre 2002, pour avoir terni l'honneur de sa famille, Semsiye a finalement succombé à ses blessures après sept mois de coma. Au moment de l'attaque qui lui a coûté la vie, la jeune femme était enceinte, mais elle a perdu le fœtus qu'elle portait, source de ses déboires, quelques semaines plus tard.
La brutalité de l'attaque, la méthode utilisée et le fait que l'amant de Semsiye, Halil Acil, âgé de 55 ans, marié et père de dix enfants, ait trouvé la mort au cours de l'agression, rendent ce cas quelque peu inhabituel. Mais, chaque année, des dizaines de femmes sont victimes de "crimes d'honneur" en Turquie. La plupart de ces meurtres ont lieu dans le Sud-Est anatolien, en majorité kurde, où la société, encore tribale, applique des lois patriarcales basées sur le namus - l'honneur, que certains déclarent ouvertement être situé "entre les jambes des femmes".

L'honneur de la famille, de la communauté et de la tribu transcende même la religion, puisque ces meurtres, qui sont en fait des exécutions extrajudiciaires, sont contraires aux préceptes du Coran. La décision de tuer est généralement prise par le conseil de famille, qui se réunit pour trancher sur le sort de ceux - et surtout de celles - qui ont enfreint les règles de comportement très strictes que la communauté leur impose.

Souvent, les familles estiment qu'elles n'ont pas le choix, tant est pesante la pression de la société lorsqu'une infraction a été commise. "Nous ne pouvions pas tenir notre tête haute" est l'explication souvent fournie. Les membres d'une famille dont l'honneur est entaché sont marginalisés : les voisins les évitent, leurs filles ne trouvent pas de maris, et personne ne veut travailler avec eux.

Il n'existe pas de statistiques précises sur le nombre de jeunes femmes tuées par leurs proches, car ces crimes passent souvent pour des accidents ou pour des suicides. Des points d'interrogation planent sur certains décès par ingestion de mort-aux-rats, de pesticides agricoles ou par pendaison, mais, sans les témoignages de proches ou de voisins, qui gardent généralement le silence, la vérité reste souvent dans l'ombre.

La famille de Sevide Uyanik, 24 ans, avait ainsi tenté de faire passer sa mort, le 30 décembre 2002, pour un suicide. L'enquête a cependant révélé que Sevide avait reçu deux balles de Kalachnikov, l'une dans la poitrine et l'autre sous le menton. Selon la presse turque, son beau-frère et le fils de celui-ci ont été arrêtés, suspectés également d'avoir étranglé le nouveau-né que la jeune femme avait mis au monde trois jours avant de mourir et dont son mari, en prison, n'était peut-être pas le père.

Leyla Pervizat, coordinatrice d'un projet pour la prévention des "crimes d'honneur" dans le Sud-Est et l'Est anatoliens, a recensé 200 cas soumis à la justice dans les villes de Diyarbakir, Urfa, Adana et Gaziantep entre 1996 et 1999. Les "crimes d'honneur" ne représentent cependant que l'aspect le plus extrême, et le plus visible, de traditions répressives à l'égard des femmes. "Si une femme sur 200 est victime d'un crime d'honneur, 199 autres vivent dans la peur", explique-t-elle.

Ces meurtres au nom de l'honneur vont généralement de pair avec d'autres coutumes tribales, telles que les mariages forcés, la polygamie et le berdel, l'échange de filles de "valeur égale", qui permet aux familles d'éviter le paiement du baplik, le prix payé pour une épouse. Au sein de ces communautés fermées, où les mariages consanguins sont courants, les filles sont la propriété de leur père avant de devenir celle de leur mari.

Une recherche publiée par Pinar Ilkkaracan, de l'association Women for Women's Rights, qui organise des séminaires pour familiariser les femmes de la région avec leurs droits, révèle que 61,2 % des mariages sont arrangés et que, très souvent, la jeune fille n'est même pas consultée. La réforme du code civil, adoptée en novembre 2001, a, en principe, donné aux femmes turques l'égalité avec leur époux, mais, dans le Sud-Est, 20 % des couples n'ont conclu qu'une union religieuse devant un imam, et les conjointes n'ont, dès lors, aucun des droits que leur donnerait un mariage devant l'état civil.

Bien que la polygamie ait été interdite en Turquie en 1926, les kuma, ou coépouses, sont légion. Le mariage religieux, ou imam nikah, permet également de contourner la limite d'âge : filles et garçons ne peuvent désormais se marier légalement qu'à partir de 18 ans en Turquie, mais, dans cette région, de nombreuses filles sont données en mariage dès leur puberté.

Le père de Semsiye, veuf, avait, en revanche, décidé de garder sa fille auprès de lui, explique un voisin avec réticence. Dans le village de Yalimköy, près de Mardin, les 4 000 habitants sont tous apparentés, affirme l'employée de la mairie, qui déclare être ici la seule "étrangère", et ils se taisent sur les événements tragiques qui ont secoué la communauté. "Si je vous disais quelque chose, je serais en danger, affirme un jeune homme dans le bureau du maire. D'ailleurs, je n'ai rien vu."

Malgré la résistance des habitants, la police a bien fait son enquête, aidée par le témoignage d'Erdal Acil, âgé de 13 ans, le fils de Halil, qui avait accompagné son père et Semsiye dans leur fuite éperdue à travers les champs avant d'assister, impuissant, à l'attaque sauvage qui a coûté la vie à son père et à sa compagne.

Lorsqu'un contrôle médical avait confirmé la grossesse de Semsiye, Halil avait pris la jeune femme comme seconde épouse au cours d'un mariage religieux - trop tard cependant pour calmer la colère de ses proches. Sa sœur Halise, qui vit dans la ville voisine de Mardin, avait été avertie du verdict du conseil de famille par un coup de téléphone. "J'ai immédiatement envoyé mon beau-fils au village avec la voiture. Il a ramené la femme de Halil et trois de ses filles, mais nous n'avons pas réussi à sauver mon frère", explique-t-elle en pleurant. Cinq parents, frères et cousins de Semsiye, ont été arrêtés.

"Les crimes de ce genre sont au-delà d'un comportement humain acceptable, déclare Orhan Kaya, chef de la police de la province de Mardin. Nous ne devons pas les tolérer."

La Turquie dispose des instruments légaux nécessaires pour combattre ce phénomène de société. Elle était d'ailleurs un des 89 cosponsors d'une résolution contre les "crimes d'honneur" adoptée par les Nations unies. "Nous n'avons pas besoin de nouvelles lois, explique Leyla Pervizat. Mais il est urgent que les magistrats reçoivent une formation pour les sensibiliser aux problèmes des femmes." Les forces de l'ordre et le système judiciaire ne protègent pas toujours suffisamment les victimes potentielles : dans certains cas, les jeunes filles fuyant les représailles de leurs proches sont ramenées à la maison par la police.

Les peines infligées pour les crimes commis au nom de l'honneur sont souvent moins sévères que pour les meurtres ordinaires, car les magistrats s'appuient sur un article de la loi qui accorde des circons- tances atténuantes aux accusés, pour avoir réagi à une "forte provocation". Les défenseurs des droits de la femme affirment, pour leur part, que ces verdicts "légers" ne font qu'encourager les familles à appliquer leur propre justice. Souvent, les assaillants sont très jeunes, soit parce que la famille a désigné un mineur, qui recevra une peine moins lourde, soit parce que des adolescents pleins de zèle agissent de leur propre gré, sachant qu'ils seront considérés comme des héros au sein de leur communauté.

Par peur, peut-être, ou par désir de préserver les coutumes ancestrales, certaines femmes encouragent leur mari ou leurs fils à prouver leur virilité en nettoyant l'honneur souillé de la famille. Les jeunes femmes mises à mort sur l'ordre de leurs proches n'ont pas toujours enfreint les règles sociales : des ragots malfaisants - souvent colportés par les femmes - suggérant une liaison illicite suffisent parfois à condamner à mort une fille trop jolie. Un viol peut aussi mener à la peine de mort pour la victime.

Lorsque la jeune Elif Atilgan, âgée de 15 ans, avait annoncé à ses parents en août 2002, à Kahramanmaras, qu'elle était enceinte, sa famille avait convoqué le cousin qu'elle accusait de l'avoir violée. Selon la presse turque, le jeune homme avait nié les faits. La mère d'Elif avait alors fourni une corde à linge à sa fille et l'avait même aidée à la nouer, en lui demandant de se suicider pour sauver le reste de la famille. Dans ce cas, il ne s'agissait pas de punir la jeune fille, mais plutôt d'amputer un membre de la communauté, perçu comme gangrené, afin d'éviter de contaminer le reste de la famille. La mère et le frère d'Elif ont été arrêtés après la mort de l'adolescente.

BIEN que ces histoires tragiques continuent malheureusement de faire régulièrement les titres de la presse, une évolution est perceptible dans le sud-est de la Turquie, qui émerge de quinze ans de conflit entre les forces gouvernementales et les rebelles kurdes du PKK. Lorsque Nebahat Akkoç, il y a six ans, avait fondé le premier centre pour femmes à Diyarbakir, KaMer, pour traiter du problème de la violence domestique, son initiative avait été accueillie avec scepticisme et méfiance dans la région. Mais, aujourd'hui, KaMer offre des conseils légaux et psychologiques à des dizaines de femmes, gère un restaurant et une crèche, qui permettent d'offrir des emplois à celles qui sont dans le besoin, et le centre a plusieurs succursales dans d'autres villes du Sud-Est.

Fréquemment appelé par des filles qui s'estiment en danger, le centre a lancé un projet visant à empêcher les "crimes d'honneur" avant qu'ils aient lieu. "Les autorités locales coopèrent volontiers lorsque nous les contactons pour aider un cas précis, mais il n'y a pas de mécanisme officiel au niveau national pour secourir les femmes en danger, explique Mme Akkoç. Il est temps que les "crimes d'honneur" soient considérés comme des violations des droits humains et un problème sérieux, aussi bien par l'Etat que par les organisations de droits de l'homme." La modernisation rapide cause fréquemment des conflits de génération, et, parfois, les hommes aussi se rebellent contre le rôle que la communauté les force à jouer. Une jeune femme de 25 ans - appelons-la Fatma - a récemment été sauvée grâce à ! l'intervention opportune de deux hommes de sa famille qui, troublés par la décision prise par le conseil familial, ont demandé l'aide d'activistes. Fatma, qui avait été mariée à l'âge de 10 ans et avait donné naissance à cinq enfants, dont deux étaient morts en bas âge, avait pris la fuite de nuit, en plein hiver, à la suite de ragots persistants l'accusant d'avoir une relation extramaritale. La jeune femme avait assisté, il y a quelques années, à l'exécution d'une parente, et elle se savait en danger. Son mari était convaincu de son innocence, mais le reste de la famille voulait néanmoins sévir.

Le problème a été résolu en offrant la possibilité à Fatma et à son époux de déménager et de trouver un emploi dans une autre localité, loin de la famille qui les condamnait. Une victoire fragile, mais une victoire néanmoins pour ceux qui luttent avec courage pour mettre fin à ces coutumes brutales et anachroniques.

Chaque fois qu'une jeune femme est tuée pour se conformer à la tradition, c'est toute une communauté qui en pâtit : la vie de Semsiye a été détruite, mais ses assaillants, dont certains sont de jeunes pères de famille, vont vraisemblablement être condamnés à des peines de prison et subiront, leur vie durant, les conséquences de leur acte de violence. "Notre projet de prévention progresse, car tous les hommes ne veulent pas tuer les femmes de leur famille, explique Leyla Pervizat. Ce qu'il faut, c'est offrir d'autres alternatives pour sortir de l'impasse."

Abandonnée par sa famille dans la mort comme dans la vie, Semsiye Allak a été enterrée le 20 juin dans un coin du cimetière municipal, sans pierre tombale. Mais les femmes activistes qui s'étaient occupées d'elle pendant son hospitalisation étaient à ses côtés : en signe de respect pour une vie tragiquement gaspillée au nom de l'honneur, elles ont transporté la dépouille sur leurs épaules jusqu'à sa dernière demeure, tâche normalement réservée aux hommes.

Nicole Pope

http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3230--332514-,00.html